Des promesses non tenues
Dès l'été 2004, le président lensois Gervais Martel avait annoncé la couleur : son équipe allait «jouer la Ligue des Champions deux fois d'ici 2009» . Martel avait joint le geste à la parole en effectuant durant l'été un recrutement parmi les plus spectaculaires de Ligue 1. Le Lyonnais Eric Carrière, triple champion de France en titre, a ainsi revêtu la tunique Sang et Or, avant d'être promu capitaine de l'équipe. Jérôme Leroy, qui sortait d'une très bonne saison avec Guingamp malgré la relégation, et le Bastiais Alou Diarra l'ont suivi. En attaque, l'entraîneur nordiste Joël Muller pouvait désormais compter sur le buteur Daniel Cousin, auteur de 11 réalisations avec Le Mans en 2003-2004. Les défenseurs Nicolas Gillet et Vitorino Hilton sont arrivés respectivement de Nantes et de Bastia. Eric Cubilier, peu utilisé par Vahid Halilhodzic au PSG, complétait le marché estival du RC Lens. L'arrivée de ces joueurs, pour la plupart français et rompus aux joutes de L1, semblait compenser le départ de Daniel Moreira à Toulouse et le blocage de la filière africaine, qui avait fourni au club nordiste Song, Bouba Diop ou Diagne Faye. D'ailleurs, à l'aube du championnat 2004-2005, les Sang et Or jouissaient du statut d'outsiders aux yeux de beaucoup d'observateurs.
Après 21 journées de championnat, les coéquipiers d'Eric Carrière ne comptent que 25 points, soit 5 victoires, 10 nuls et 6 défaites. Lens reste sous la menace d'Ajaccio, premier relégable avec 19 unités. Les places européennes semblent hors de portée : Auxerre et Marseille, respectivement quatrième et cinquième, en comptent 35. La récente élimination de la Coupe de la Ligue à Bollaert face à l'ASSE (3-0) ne fait qu'assombrir ce tableau. Comme ses résultats ne l'indiquent pas, le RC Lens propose un jeu offensif et se procure de nombreuses occasions. Hélas, les attaquants nordistes se sont montrés trop inefficaces depuis le début de la saison pour permettre à leur équipe de remporter les matches qu'elle a disputé. La preuve en chiffres : le meilleur buteur du club Daniel Cousin n'a marqué que cinq fois, et l'attaque lensoise n'a trompé les défenses adverses qu'à 21 reprises cette saison, ce qui en fait la 12ème de L1. Certaines rencontres, comme celles face au PSG (2-2) ou Ajaccio (1-1) à Bollaert, ou à l'Abbé Deschamps face à l'AJA (3-0) auraient dû être remportées par les Sang et Or ; seul le manque de réalisme offensif les en a empêchés. La défense a quant à elle encaissé 21 buts, le 9ème meilleur total du championnat. Un bilan légèrement plus positif donc, mais qui ne permet pas de compenser le déficit offensif. La différence de but nulle des hommes de Joël Muller est là pour l'illustrer.
Un échec individuel et collectif
Les mauvaises performances lensoises sont avant tout le fait de défaillances individuelles. Daniel Cousin, titularisé à 17 reprises depuis le début de championnat, n'a inscrit que 5 buts. Au mois de novembre, exaspéré par son manque de réussite, il avait même admis qu'il vivait «le pire moment de [sa] carrière» . Le Nigérian John Utaka, son compère sur le front de l'attaque, fait preuve d'une irrégularité déconcertante : capable d'actions de génie, il se montre la plupart du temps presque transparent. Eric Carrière, recruté pour être la plaque tournante du jeu offensif de son équipe, peine à imprimer sa marque au jeu lensois. Sa finesse technique est rendue inutile par un physique qu'il peine à imposer. Les ailiers Jérôme Leroy et Seydou Keita sont les seuls à tirer leur épingle du jeu. Depuis le début de la saison, leur facilité technique a souvent fait la différence, si bien qu'ils sont impliqués sur la plupart des actions décisives du RC Lens (Leroy est le meilleur passeur du club, Keita a marqué 3 fois). Alou Diarra a certes connu sa première sélection chez les Bleus, il ne peut assurer seul le rôle de récupérateur que lui confie Muller, dans un schéma porté vers l'offensive. En défense, les longues absences de Hilton et de Lachor ont considérablement freiné le rendement du RC Lens. Enfin, le gardien Charles Itandje a commis quelques erreurs étonnantes de sa part, comme à Auxerre lors de la 10ème journée (3-0).
Outre le manque de réalisme offensif et les défaillances individuelles, les mauvais résultats du RC Lens sont également dus à un problème d'ordre tactique. L'équipe de Joël Muller joue-t-elle trop ? La question peut paraître absurde, mais dans une Ligue 1 de plus en plus hermétique où la contre-attaque est devenu religion, l'équipe la plus fragile n'est-elle pas celle qui se risque à aller de l'avant ? On peut objecter que Lyon, l'incontestable leader du championnat, propose également un jeu offensif. Mais l'OL, contrairement aux Sang et Or, convertit ses occasions... Ainsi l'entraîneur nordiste Joël Muller concédait-il au mois de décembre : «Mon équipe va de l'avant, veut jouer, et peut parfois même trop jouer. Au détriment parfois d'une certaine efficacité défensive.» Muller devrait-il renoncer à ses ambitions offensives ? Si c'était le cas, l'ancien coach du FC Metz ne pourrait de toutes façons s'y résoudre : on n'achète pas des Carrière, Leroy ou Cousin pour les faire défendre. Le recrutement estival du RC Lens trahissait les ambitions offensives des dirigeants, au détriment du secteur défensif (Hilton ou Gillet ont été achetés pour compenser les départs) : pour preuve, Alou Diarra est le seul milieu récupérateur de métier compétitif dans l'effectif nordiste. De ce fait, Muller n'aligne généralement qu'un seul joueur à vocation défensive au milieu de terrain. L'équipe Sang et Or est donc taillée pour l'offensive et les solutions, les systèmes de rechange, n'existent pas. A moins d'évoluer contre-nature (Keita ou Leroy doivent souvent s'acquitter de tâches défensives supplémentaires), ce qui n'arrangerait sûrement pas les résultats.
Préparer la saison prochaine
A moins d'un retour inespéré dans le haut du classement, tout porte à croire que le RC Lens occupera en fin de championnat un rang bien en deçà de ses espérances. Or, la lourde défaite à domicile face à Saint-Étienne (3-0) intervenue mardi en quarts de finale de la Coupe de la Ligue prive Eric Carrière et les siens d'un objectif de repli. La fin de saison va donc être consacrée... au maintien ! En effet, si les Pas de calaisiens conservent six longueurs d'avance sur Ajaccio, 18ème de L1, le niveau de leurs prestations actuelles et la crise de confiance qu'elles peuvent susciter augurent de lendemains bien sombres... Les retours conjugués des défenseurs Yoann Lachor et Vitorino Hilton devraient faciliter la tâche de l'équipe nordiste. L'arrivée de nouveaux joueurs au mercato n'est pas d'actualité : durant ce mois de janvier les dirigeants du club ont plus cherché à vendre (Bakari notamment) qu'à acheter. Autre objectif de cette deuxième moitié de saison, le 16ème de finale de Coupe de la Ligue qui se disputera chez l'ennemi lillois le 12 février. Le derby aura une importance d'autant plus forte pour les Sang et Or que cette compétition constitue leur dernière chance de jouer la Coupe d'Europe la saison prochaine. L'entraîneur nordiste en a bien conscience, lui qui confiait récemment son souhait de «terminer sur une apothéose qui serait une finale.»
L'été dernier, le président lensois Gervais Martel a eu la bonne idée d'axer son projet sur le long terme. Ainsi, malgré les performances en demi-teintes cette saison, le Racing Club de Lens conserve toutes ses chances de disputer «deux fois la Ligue des Champions d'ici 2009.» Certains changements sont néanmoins à prévoir en vue de la saison prochaine. Joël Muller conserve pour l'instant la confiance de son président. Néanmoins, son remplacement à la tête de l'effectif lensois la saison prochaine est une possibilité à ne pas négliger. Le principal intéressé se verrait bien continuer dans ses fonctions au moins un an de plus : «Mon plaisir de travailler à Lens existe depuis quatre ans et il existerait encore si une proposition m'était faite.» Reste à savoir ce qu'en pense Gervais Martel... L'autre incertitude en vue de la saison prochaine concerne le recrutement. Le président lensois fera-t-il confiance au groupe bâti l'été dernier ou le bouleversera-t-il à nouveau ? Il n'est pas rare qu'un équipe formée d'individualités talentueuses mette du temps à trouver ses marques, et atteigne sa maturité au moment où on ne l'attend plus. Si c'est le cas, Lens viserait dès la saison 2005-2006 des résultats plus conformes à son statut. Gervais Martel sera-t-il assez patient pour attendre jusque-là ?
A moins d'un redressement spectaculaire, l'exercice 2004-2005 restera un échec pour le RC Lens. La politique ambitieuse entreprise dès cet été n'a pas porté ses fruits. Le club doit maintenant assurer son maintien en Ligue 1 avant de se penser à la saison prochaine.