Vous avez dit irréguliers ?
Le Racing Club de Lens a retrouvé la définition d'un mot qui fuyait les lèvres de ses principaux acteurs : l'ambition. Les Sang et Or ont terminé l'année 2005 à la deuxième place du championnat de France de Ligue 1, un rang que l'on ne leur promettait pas en début de saison. Non pas que le talent et le potentiel ne soient pas présents du côté de la Gaillette, le centre d'entraînement des Artésiens. Mais les résultats enregistrés en début d'exercice par les protégés de Francis Gillot semblaient témoigner d'une certaine inconstance chronique à jouer les cadors du championnat. Jugez plutôt : une difficile entrée en matière en terre nantaise et donc une défaite (2-0,1e journée) à la clé. S'ensuit par la suite trois victoires consécutives avec comme apogée de cette série une véritable correction administrée à Auxerre (7-0, 4e journée). Ensuite plus rien ou presque. Hormis une courte victoire devant Toulouse (1-0, 13e journée), Lens accumule les matches nuls, onze très exactement. On imagine alors les Nordistes suivre le même parcours que les Girondins de Bordeaux la saison dernière, incapables de convertir en buts leur domination territoriale en match. Et puis vient l'affiche face au PSG, son «meilleur ennemi» . Les Lensois retrouvent leurs vertus passés : vivacité, générosité, animation offensive, percussion, spectacle. Celui offert sur la pelouse du Parc des Princes est loin d'être indigent. Le Racing l'emporte 4-3, prouve définitivement aux supporters parisiens qu'il est bien la bête noire du club de la capitale et du même coup relance la machine nordiste. Lens engrangera les points, tenant tête au passage au voisin européen, le LOSC, lors d'un bien terne Derby du Nord (0-0, 18e journée). Et tandis qu'au terme de la dernière journée de l'année 2005, les Lyonnais partent en vacances la tête basse et la mine penaude après avoir connu à domicile la loi lilloise (défaite 1-3, 19e journée), les Sang et Or s'en vont en congés de fin d'année avec un large sourire sur le visage. En guise de cadeau de Noël, ils ont reçu la place de dauphin du quadruple champion de France, au bénéfice d'une victoire sur Le Mans (2-0).
La méthode Gillot
Le 24 janvier 2005, c'est la mine des mauvais jours et des décisions délicates qui s'abat au-dessus du microcosme lensois. 14e en championnat, les Nordistes, qui avaient pourtant connu un départ idyllique en Ligue 1 – 7 pts engrangés sur 9 possibles en début d'exercice, aucune défaite enregistrée en trois matchs – sont incapables quelques mois plus tard d'aligner un pied devant l'autre. Lens joue bien mais ne trouve pas le chemin des filets. Puis le Racing, peu à peu, peine à concrétiser ses occasions et perd progressivement des points mais également une certaine ambition – au soir de la 21e journée, Lens accuse 20 unités de retard sur le leader lyonnais - . Le président du RCL, Gervais Martel, voit alors son plan quinquennal – se qualifier au moins trois fois en Ligue des Champions sur une durée de cinq ans avec pourquoi pas l'obtention d'un titre de champion de France - prendre un sérieux coup de plomb dans l'aile. Martel décide alors de remercier Joël Muller après presque quatre années de bons et loyaux services. Pour le remplacer, le président lensois favorise la solution interne et joue la carte Francis Gillot, adjoint de Muller et ancien défenseur du RCL (278 matchs et 18 buts en feu Division 1). Lui, qui connaît bien les rouages de la maison sang et or, attendait cette occasion de prendre les rennes de l'équipe première depuis quelque temps déjà . Et lorsque celles-ci s'offrent enfin à lui, Gillot ne déçoit personne.
La parole est franche, les mots sonnent et résonnent dans les esprits de l'assistance : «Chacun a ses méthodes, je n'ai rien inventé. Mais les miennes seront différentes de celles mises en place par Joël Muller, sinon cela ne sert à rien de changer d'entraîneur. Il y aura peut-être un système de jeu différent, une composition différente, mais les joueurs qui se retrouveront sur le banc ne devront pas le prendre comme une sanction. J'ai besoin de tout le monde et j'attends que les joueurs affichent leur volonté de se surpasser : face à une situation extrême, c'est à eux de faire le maximum» , confie alors Gillot dans les colonnes du journal l'Equipe. Le nouveau coach artésien est clair : il veut une implication maximale de son groupe et la mayonnaise ne tarde pas à prendre. Sous son «règne» , le Racing redresse la barre et finit la saison à la 7e place avec 52 points. Lens se qualifie pour la Coupe Intertoto, Gillot est maintenu dans ses nouvelles fonctions jusqu'en 2008. Les Sang et Or attaquent alors l'exercice 2005/2006 avec les enseignements prodigués par leur nouveau guide. Les Artésiens font parler la poudre, notamment en C3, où ils étrillent l'ambitieux club allemand de Wolfsburg (4-0 à Bollaert puis 0-0 en Allemagne). Cueillis à froid à Nantes dès la reprise du championnat (2-0), Lens ne perdra plus le moindre match de la saison et administrera à certaines formations, que ce soit en Ligue 1 ou en coupe de l'UEFA, une véritable leçon de football offensif : 7-0 devant Auxerre, 4-2 sur la pelouse de Groclin Grodzisk ou encore 5-0 face aux Suédois de Halmstads BK. Sous l'égide Gillot, certains rient, d'autres pleurent. Olivier Thomert, éternel annoncé partant et toujours au club finalement, renaît de ses cendres et emmène la fringante attaque lensoise, aidée dans sa tâche par le Brésilien Jussiê, désormais bien acclimaté au jeu français et le virevoltant international ivoirien Aruna Dindane, fraîchement débarqué du club belge d'Anderlecht. Daniel Cousin se plaint à qui veut l'entendre de son faible temps de jeu et menace de partir en début de saison. Gillot le place alors devant ses responsabilités lors de la réception auxerroise en championnat. La suite est connue de tous. L'international gabonais ouvre son compteur de buts de la saison en Ligue 1 par un doublé et finira 2005 en tant que meilleur buteur du club artésien (8 réalisations). Eric Carrière, souvent brillant avec la formation nordiste, n'est que très peu utilisé, de même que le latéral gauche Yoann Lachor, victime de l'éclosion du jeune Camerounais Assou-Ekotto. C'est cela la méthode Gillot : un dispositif tactique fixe mais qui implique la participation de tout le monde et dans lequel personne n'est indispensable, le tout afin d'optimiser au mieux la progression générale de l'ensemble.
Apprendre à moins partager
Pourquoi aura-t-il fallu attendre alors la 19e journée avant de voir Lens s'inviter sur le podium du championnat ? Si l'équipe nordiste apparaît plus solide que lors des deux dernières saisons, le constant date déjà de l'exercice 2001/2002 et la «finale» manquée devant Lyon (3-1). Depuis cette belle épopée, le Racing signe quelques coups d'éclats par-ci, par-là mais ne semble pas en mesure de jouer autre chose qu'un intermittent du spectacle en Ligue 1. Les saisons se suivent, Lens terminant à deux reprises à la 8e place en championnat. Et sans vouloir – loin de là – minimiser la première partie de saison des Sang et Or, ceux-ci ont notamment pu profiter de l'incapacité des poursuivants lyonnais (Bordeaux, Auxerre, Monaco et Paris) à établir véritablement un certain ordre dans le haut du tableau, pour devenir le quatrième dauphin (après Paris, Bordeaux et Auxerre) du quadruple champion de France en titre.
Car inconstants, les Lensois le sont également. Capables dans un bon soir de rivaliser avec n'importe qui mais aussi capables dans un jour sans de balbutier leur football, de couler comme devant le Steauea Bucarest en C2 (4-0) par exemple ou encore d'empiler les matchs nuls en Ligue 1 (11 en 19 journées). «L'objectif est atteint. Cette deuxième place est cependant anecdotique» , a tout de suite affirmé Francis Gillot après la victoire face au Mans (2-0). Anecdotique tant les Sang et Or ont montré de grosses difficultés à hisser leur niveau de jeu durant cette première moitié de saison. Le Racing a enregistré, il est vrai, de «bons» nuls, notamment à l'extérieur : à Lyon (1-1, 8e journée), à Monaco (0-0, 5e journée) ou à Lille (0-0, 18e journée). Mais que de points partagés à Félix Bollaert ! Si Lens n'a jamais baissé pavillon chez lui, le club nordiste n'est que la 7e meilleure équipe à domicile avec 5 victoires et 4 nuls. Pas lourd lorsque l'on entend participer à la lutte pour le titre. Les Sang et Or ne doivent pas seulement briller face aux «gros» mais prendre également la mesure des petits. Dans cette optique de résultats, le terme contre-performance revient comme un boomerang lorsque l'on pense aux nuls enregistrés devant Rennes (0-0, 9e journée) ou Metz (0-0, 15e journée) sans parler de déplacements infructueux sur les terrains de Strasbourg ou d'Ajaccio, des formations intrinsèquement inférieures au RCL.
Quel visage durant la CAN ?
Les satisfactions sont tout de même nombreuses du côté du club artésien à l'image d'une première partie d'exercice extrêmement prometteuse de la part de l'ancien Ajaccien et latéral droit Yohan Demont. Ce dernier n'a manqué qu'une seule rencontre sous ses nouvelles couleurs et s'est véritablement imposé sur le flanc droit de la défense lensoise. Cependant, quelques déceptions commencent à poindre à l'horizon. Aruna Dindane n'a pour l'instant trouvé qu'à cinq reprises seulement le chemin des filets (en 18 matchs) et a confirmé ce qu'il disait lui-même en débarquant dans le Nord : ne pas être un finisseur impénitent. Mais à défaut d'être un renard des surfaces, le compère de Didier Drogba à la pointe de l'attaque des Eléphants a prouvé par ses dribbles déroutants et son jeu percutant qu'il avait d'autres qualités à faire valoir au sein de la formation nordiste. Dans les petits papiers de Raymond Domenech, l'international français Alou Diarra a beaucoup de mal à maintenir une certaine constance dans ses performances. Ce qui peut s'avérer préjudiciable, tant parfois lors de certaines rencontres, l'on serait tenté de dire que quand «Alou va, tout va» .
Si comme l'espèrent les dirigeants artésiens, le Racing parvient à maintenir sa ligne directrice et si ses principaux éléments cessent d'alterner le chaud et le froid, Lens pourra voir loin, très loin dans ce championnat de Ligue 1. Bien que promis à Lyon à première vue, rien n'est acquis, une avance record pouvant toujours fondre comme neige au soleil, Lens a payé autrefois pour l'apprendre. A condition toutefois de maintenir une pression constante sur les épaules rhodaniennes. Le RCL en est-il capable ? Alors que le mercato hivernal débutera officiellement le 1er janvier, aucun mouvement à venir n'est prévu du côté nordiste. Certes, Francis Gillot et Gervais Martel avaient prévu le coup. Au départ d'Aruna Dindane en attaque - en raison d'une participation à la Coupe d'Afrique des Nations avec la sélection ivoirienne -, les dirigeants sang et or ont répondu en obtenant le prêt de Pierre-Alain Frau, en rupture de banc à Lyon. Le Racing sera probablement privé d'Issam Jemâa, son international tunisien, qui a bien du mal pour le moment à obtenir une place de titulaire au sein de l'effectif artésien. Avec seulement deux départs, l'édition 2006 de la CAN ne devrait donc pas avoir les mêmes effets dévastateurs que les exercices précédents sur le rendement de la formation nordiste, ce qui explique une actualité «transfert» du côté de la Gaillette au point mort. Néanmoins, certains joueurs ne seraient pas contre un départ lors du mercato. C'est le cas de l'ancien Nantais Nicolas Gillet qui n'a disputé que la moitié des matchs de son équipe en tant que titulaire, barré par la charnière centrale Hilton-Coulibaly. Strasbourg, en quête d'un élément défensif d'expérience pour guider sa défense, serait intéressé par le profil de l'international tricolore (1 sélection). Eric Carrière, peu utilisé dans le système Gillot, ne laisse pas indifférent certains clubs de l'élite. Lui non plus n'a pas le temps de jeu qu'il espérait cette saison et un départ dès cet hiver n'est pas à exclure. Hormis ces quelques mouvements possibles, Lens devrait donc avoir toutes ses forces vives et ses meilleurs atouts dans sa manche pour aller, pourquoi pas, déranger le roi Lyon du haut de son piédestal lors de la deuxième partie de saison.
Gervais Martel rêve de faire du Racing Club de Lens un poids lourd européen. Surprenant deuxième du championnat au terme des matchs aller, Lens a rempli pour l'instant la moitié du contrat. Reste le plus difficile désormais à réaliser pour la formation de Francis Gillot : confirmer les belles promesses de ses six premiers mois et corriger à terme l'irrégularité chronique qui sévit dans les rangs artésiens.