La victoire, avec la manière en prime
Dimanche 28 avril, la rencontre chez l'ennemi juré, Totthenham, vient de prendre fin, et malgré un nul (2-2) concédé dans les dernières minutes, les joueurs d'Arsène Wenger laissent éclater leur joie. Grâce à ce précieux point, ils ne peuvent plus être rejoints par leur dauphin et voisin londonien, Chelsea. Arsenal compte en effet 82 points, soit dix d'avance sur le club du richissime Roman Abramovitch, et ce avec un match de retard. Comme un symbole, ce sont deux des Frenchies d'Arsenal qui ont offert le titre lors de cette dernière rencontre, Robert Pires et Patrick Vieira. Les Londoniens effacent donc de la plus belle des manières le cauchemar de la saison passée, au cours de laquelle ils avaient été rejoints dans la dernière ligne droite par Manchester United alors que le titre leur paraissait promis. En plus de la victoire, les «Canonniers» ont ajouté, à notre plus grand plaisir, la manière, comme le soulignait après le sacre l'entraîneur, Arsène Wenger : «Nous voulions gagner et gagner avec style. Je pense que nous y sommes parvenus cette saison et nous sommes fiers de cela.» Il est vrai que tous les compteurs paraissent mettre le club au-dessus du lot : meilleure attaque (69 buts), meilleure défense (24 contre)... A première vue, le roi Henry et sa cour semblent donc avoir plané sur la saison, mais en y regardant de plus près on s'aperçoit que cette victoire a été plus difficile à décrocher qu'il n'y paraît.
C'est un élément qui n'a d'ailleurs pas échappé au technicien alsacien : «Il peut sembler que nous ayons dominé ce championnat aisément – ce n'est pas le cas. (...) C'était plus serré que les gens le pensent.» Effectivement, si les Gunners sont toujours invaincus après 34 rencontres, cela a parfois tenu à peu de chose. Wenger rappelait d'ailleurs «des tournants» : «Le premier a été à Manchester quand van Nistelrooy a raté un penalty dans les dernières secondes. C'était la cinquième ou la sixième rencontre et quand vous pensez que 28 matchs après nous sommes encore invaincus, cela montre comme c'est précaire.» Comme d'habitude, Wenger conserve son calme et sa réserve, dans les moments heureux comme dans les passages délicats. Un état d'esprit contagieux semble-t-il, puisque à son image et malgré l'ampleur de la performance, ses joueurs faisaient également dans la réserve, comme Thierry Henry : «Honnêtement, on aurait dû remporter ce match, mais le plus important était de remporter le titre et c'est fait.» Il faut aussi se souvenir qu'on a entrevu début avril les prémices d'un remake de la tragédie de la fin de saison passée, lorsque les Gunners se sont fait sortir en une semaine de «leur» Cup (ils étaient tenant du titre) et de la Ligue des Champions où ils n'avaient jamais paru aussi fort. Alors quand l'équipe a été menée sur sa pelouse 2-1 par Liverpool, on a craint le pire, et puis Arsenal a su redresser la barre, emmené par un Henry toujours au top et auteur ce soir là d'un triplé encore salvateur. A partir de là , aidé par les performances en baisse des ses poursuivants, les pensionnaires de Highbury ont pu creuser l'écart et ainsi mettre un terme aux illusions du voisin Chelsea.
La «force mentale» chère à Wenger
Le premier facteur qui a fait la différence cette saison est le fighting-spirit des Londoniens, un état d'esprit cher à Arsène Wenger qui ne manque jamais de louer les qualités de ses joueurs : «Je voudrais féliciter mes joueurs et mon staff pour leur consistance et leur attitude.» Henry rejoignait son mentor dans cette optique, considérant que «tout était dans la volonté.» Le latéral droit Lauren se félicitait lui aussi de ces qualités mentales : «Nous avons montré du caractère et un super esprit d'équipe. (...) Nous avons appris beaucoup de la saison passée.» Sur le plan du jeu, les qualités qui ont permis au club d'en arriver là paraissent simples : une défense de fer et une attaque de feu. Comme a son habitude, Arsenal a évolué dans un 4-4-2 très classique mais terriblement efficace, fait de passes courtes et d'un jeu rapide, le plus souvent à terre. Tout le contraire du «kick and rush» en fait. En défense, on retrouve quatre joueurs à plat, la plupart du temps Cole, Touré, Campbell et Lauren. Au milieu, les deux centraux tiennent un rôle défensif (Vieira et Edu) alors que les latéraux (Ljungberg et Pires) se chargent de la création et de pourvoir en ballon les attaquants (Henry et Bergkamp ou Wiltord). Ensuite, c'est la qualité des joueurs qui a fait la différence.
Et dans ce registre, toute l'équipe s'est montrée impressionnante de régularité, emmené plus particulièrement par le trio français Vieira, Pires et Henry. Egalement à souligner, le rendement de la paire de la charnière centrale, avec l'émergence de Kolo Touré (23 ans) associé à Campbell au meilleur de sa forme, ce qui fait de lui un des meilleurs «5» du royaume. Au milieu, on retrouve «Pat'» Vieira, tout aussi imposant par son jeu que par son charisme qui font de lui un excellent capitaine. Il symbolise et communique bien l'esprit de guerrier qui lui a souvent valu quelques ressentiments du corps arbitral anglais. De son côté, Pires se montre toujours plus à son aise dans son rôle de créateur excentré. Il totalise 14 buts (deuxième total du club) et 9 passes décisives (premier à égalité avec Henry). Très à l'aise dans sur le plan offensif, il n'a pas pour autant délaissé ses tâches défensives. Et en attaque, le meilleur pour la fin, on retrouve l'inévitable Thierry Henry. Joueur de l'année avant même son élection, pourrait-on dire, comme le fait d'ailleurs Vieira : «Sans aucun doute, il sera élu joueur de l'année.» Avec 29 buts, il surclasse de très loin ses poursuivants (Alan Shearer est relégué à 7 longueurs) et il se permet même le luxe d'être meilleur passeur du club avec «Robby» Pires (9). «On ne sait quoi dire de Thierry Henry, mieux vaut le regarder jouer,» plaisantait Wenger. De son côté, son coéquipier, capitaine et compatriote Patrick Vieira faisait encore mieux dans une interview à Skysports : «Le football est un jeu d'équipe, mais il faut bien reconnaître que sans Henry, ce serait plus difficile.» Plus loin il précisait : «Quand nous étions un peu fatigués, et que nous avions besoin de quelqu'un pour faire la décision, Thierry a toujours répondu présent.» Henry semble vraiment «intouchable» en ce moment, espérons qu'il saura porter la France vers la victoire à l'Euro comme il l'a fait avec le club de son coeur.
Le regret européen et le record en ligne de mire
Si le championnat marque un succès sans réserve, les Gunners n'ont une nouvelle fois pas été capables de transformer leur réputation de grand d'Europe potentiel en grand d'Europe effectif. Et c'est ironiquement un club anglais qu'Arsenal a dominé à l'aller comme au retour en championnat (2-1) qui a mis un terme aux rêves de conquête du club. Atteignant pour la première fois les quarts, les joueurs du président Hill-Wood ont en effet chuté sur Chelsea et sa ribambelle de stars. Alors qu'on pensait le plus dur accompli après le nul décroché à Stamford Bridge (1-1), l'équipe s'est effondrée physiquement dans son jardin de Highbury (1-2). Capable du meilleur (1-5 à San Siro contre l'Inter) comme du pire dans cette compétition (0-3 face à ce même Inter à domicile), il a manqué à l'équipe la régularité qui fait sa force sur le plan national. La Ligue des Champions sera encore un objectif principal l'an prochain, pour obtenir la reconnaissance de tous et compléter une vitrine internationale vieillissante et plutôt maigre, avec seulement une Coupe des coupes en 1994 et une Coupe des villes de foires en 1970.
L'autre objectif de la fin de saison est pour les Gunners de réaliser un exploit inédit dans le football anglais moderne : celui de terminer la saison complète invaincu. En effet, Preston North End avait déjà réalisé l'exploit lors de la saison 1888-89, mais le championnat ne comptait que 22 rencontres alors qu'Arsenal en est déjà à 34 rencontres d'invincibilité pour l'exercice en cours auxquelles s'ajoutent deux de plus en fin de saison passée. Cette préoccupation qui pourrait paraître secondaire une fois le titre en poche ne l'est pas du tout pour un compétiteur comme Wenger : «Gagner le championnat est déjà un exploit en soi, mais le faire en restant invaincu n'a jamais été fait et pourrait ne plus jamais avoir lieu. Nous avons accompli un tel travail depuis le début de la saison, ce ne serait donc vraiment pas idéal de perdre un match ou deux juste parce que nous sommes champions.» Chez les joueurs, même sentiment, et ce dès le titre remporté, puisque tous n'avaient à l'esprit que la série en cours. C'était par exemple le cas d'Henry ou de Lauren. «Nous sommes champions, mais il reste encore quatre matchs et nous allons voir ce que nous pouvons faire de plus,» indiquait Titi alors que le second renchérissait : «Nous n'avons plus que quatre matchs maintenant et nous pouvons faire quelque chose que personne n'a fait avant.» Les héros ne sont donc pas rassasiés de succès et veulent marquer l'histoire. On retrouve dans cette volonté l'empreinte de Wenger, qu'il ne faut pas oublier lorsque l'on évoque la réussite du club, ce que souligne le président : «Je pense que ça signifie qu'il est le manager d'Arsenal qui a connu le plus de succès.»
Arsenal a donc su «mater» la concurrence, se permettant même le luxe de fêter son sacre quatre journées avant le terme et de laisser derrière lui Chelsea et Manchester, deux des clubs les plus riches au monde. Les Londoniens savourent leur titre, en gardant la tête froide et en visant un nouvel exploit, historique celui-là , l'invincibilité durant la totalité d'un championnat. Pour cela, reste à ne pas plier devant Birmingham, Portsmouth, Fulham et Leicester.