Il avait déjà les chiffres, il lui manquait encore le décor. Depuis des années, Erling Haaland empile les buts avec une régularité presque absurde, en club comme en sélection. Mais il lui restait une grande histoire à écrire avec la Norvège, face à un adversaire immense, dans un match couperet, avec un moment capable de changer la perception de sa carrière internationale.
Dimanche, contre le Brésil, le buteur de Manchester City l'a trouvé. Longtemps discret, parfois coupé du ballon, il n'a pas eu besoin de dominer la rencontre pour la dévorer. Une tête clinique à la 80e minute, une frappe croisée dix minutes plus tard, et la Norvège a signé la première qualification de son histoire en quart de finale d'un Mondial.
Le grand soir du Cyborg
Ce 8e de finale restera d'abord comme le match d'Ørjan Nyland, immense dans le but norvégien, mais aussi comme celui où Haaland a donné une autre dimension à son Mondial. Avec 30 ballons touchés, 4 tirs, 3 cadrés, 2 buts, 12 passes réussies sur 13 et 4 duels aériens remportés sur 4, l'attaquant n'a pas seulement été efficace. Il a été létal. Présent quatre fois dans la surface adverse, il a suffi de deux ballons exploitables pour punir le Brésil. C'est la différence entre un grand attaquant et un prédateur. Le premier a besoin d'exister dans le match, le second attend que le match vienne à lui.
Son tournoi est déjà monumental. Pour sa première Coupe du monde, Haaland compte 7 buts en 4 matchs. Il faut remonter à Gerd Müller en 1970 pour retrouver une entrée aussi violente dans la compétition à ce niveau de rendement. Le Norvégien rejoint ainsi Lionel Messi et Kylian Mbappé en tête du classement des buteurs de cette édition, dans une lutte à distance presque irréelle entre trois monstres très différents. Messi repousse l'histoire à 39 ans, Mbappé continue de redéfinir le Mondial à 27 ans, et Haaland impose sa brutalité froide dans une compétition qu'il découvre à peine.
Une Norvège sur son dos
Le plus fort, c'est que Haaland n'était pas vraiment attendu sur ses statistiques en sélection. Elles étaient déjà folles, avec 63 buts en 55 capes et désormais 27 réalisations sur ses 14 derniers matchs officiels avec la Norvège. Le problème était ailleurs. Jusqu'ici, il lui manquait une aventure fondatrice, un moment comparable à ce que Gareth Bale a pu représenter pour le Pays de Galles à l'Euro 2016, ou ce que certains grands joueurs de nations moins habituées au très haut niveau cherchent toute leur carrière sans toujours le trouver. La Norvège n'est pas un désert de talent, avec Martin Ødegaard, Sander Berge, Alexander Sørloth, Oscar Bobb, Antonio Nusa ou Andreas Schjelderup. Mais elle n'avait plus joué de Coupe du monde depuis 1998 et n'avait jamais atteint les quarts de finale.
C'est là que ce doublé change tout. Haaland n'est plus seulement le buteur aux chiffres délirants d'une sélection en progrès. Il devient le visage d'une épopée. Pas le plus grand technicien du tournoi, pas le plus élégant, pas le plus complet dans l'imaginaire collectif. Zlatan Ibrahimovic, son modèle revendiqué, avait l'élasticité, la provocation, le génie technique et le geste impossible. Haaland a autre chose : la fatalité. Quand il attaque une zone, quand il prend l'avantage sur son défenseur, quand le ballon arrive dans son rayon, le but paraît presque déjà écrit. Contre l'Angleterre, en quart de finale, la Norvège aura encore besoin de Nyland, d'Ødegaard, de Schjelderup et de tout son collectif. Mais elle aura surtout cette certitude nouvelle. Son Cyborg a senti l'odeur du sang, et le Mondial vient peut-être seulement de le comprendre.
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