

Quelques jours avant l'explosion de la crise, Gianni Infantino semblait pourtant au sommet. Le Mondial 2026 venait de générer des revenus records, plus de 200 fédérations auraient promis de soutenir sa réélection en mars 2027 et son influence paraissait s'étendre bien au-delà du football.
Puis FIFA Forward Enterprise, son projet visant à céder à des investisseurs privés une part des activités commerciales de l'instance, a provoqué une révolte mondiale. Le président de la FIFA a reculé, mais l'abandon du dispositif n'a pas suffi à refermer une affaire qui menace désormais directement son pouvoir.
Du technocrate au «président du monde»
Le contraste avec ses débuts est spectaculaire. À l'UEFA, Infantino était avant tout un juriste et un homme de dossiers, longtemps identifié par le grand public comme celui qui dirigeait les tirages au sort. Propulsé à la tête de la FIFA en 2016 après la chute de Sepp Blatter et l'empêchement de Michel Platini, dont il était l'ancien secrétaire général, le Suisse a rapidement occupé tout l'espace laissé vacant. Rien ne permet d'affirmer qu'il a provoqué leur éviction, mais il en a été le principal bénéficiaire et ne s'est pas privé de tourner la page de ses anciens mentors. Cette ascension fulgurante lui a laissé de solides rancoeurs dans le vieux monde du football, où beaucoup soupçonnent encore celui qui travaillait dans l'ombre d'avoir accompagné avec beaucoup d'aisance la disparition de ceux qui se trouvaient devant lui.
Au fil des années, Infantino a surtout cessé de se comporter comme le simple président d'une fédération sportive. On l'a vu auprès de chefs d'État, de monarques et de milliardaires, intervenir sur la paix, les migrations ou le rapprochement des peuples, avec parfois les airs d'un secrétaire général de l'ONU sans en posséder le mandat. Sa relation avec Donald Trump a poussé cette évolution à son extrême : apparitions répétées à ses côtés, compliments démesurés, création d'un prix de la paix attribué au président américain, bureaux de la FIFA loués à l'entreprise familiale Trump. La présence de Joshua Kushner, frère du gendre de Trump, parmi les investisseurs centraux du projet commercial a donc immédiatement nourri les soupçons de copinage. Même sans preuve d'un arrangement illégal, Infantino avait tellement lié son image au pouvoir trumpiste que personne n'était encore disposé à lui accorder le bénéfice du doute.
Une puissance qui se retourne contre lui
Son pouvoir ne repose cependant pas uniquement sur sa fréquentation des puissants. Infantino l'a méthodiquement construit auprès des petites et moyennes fédérations grâce à l'augmentation des subventions, à la multiplication des compétitions et au passage de la Coupe du monde à 48 équipes. Cette politique possède une justification sportive réelle puisqu'elle permet à davantage de nations africaines, asiatiques ou américaines de participer. Mais elle produit également un immense rendement électoral dans une institution où la France, le Brésil ou l'Allemagne ne disposent pas de plus de voix que Vanuatu. En développant le football dans des pays longtemps négligés, Infantino a simultanément bâti un réseau de reconnaissance et de dépendance. FIFA Forward Enterprise poussait cette logique jusqu'à la caricature, avec la promesse de sommes considérables pour les fédérations qui valideraient rapidement le montage malgré les milliards déjà disponibles dans les réserves de l'instance.
Il a probablement fini par confondre cette dépendance financière avec une loyauté absolue. Tant que seule l'UEFA s'opposait à lui, Infantino pouvait présenter le conflit comme une lutte entre les riches Européens et le reste du monde. Cette fois, la CONCACAF a rejoint la fronde après un Mondial disputé sur son territoire, l'AFC a dénoncé l'absence de consultation et la colère gagne l'intérieur même de la FIFA. Kevin Lamour a affirmé que les salariés avaient été trompés, Carlos Cordeiro a démissionné et plusieurs employés réclament désormais ouvertement un changement de gouvernance. L'éventuelle candidature de Victor Montagliani offrirait en outre à l'opposition un visage non européen capable de fédérer au-delà de l'UEFA. Infantino n'est pas encore tombé et conserve de nombreux soutiens en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Mais il a désormais face à lui une coalition potentielle, une élection proche et une offensive judiciaire susceptible de révéler comment son projet a été préparé. Son système n'était peut-être pas devenu trop faible. Il avait simplement si bien fonctionné qu'il lui a fait perdre toute notion de limite.
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