

Le Japon n'a plus rien d'une curiosité. Depuis sa première participation au Mondial en 1998, la sélection nippone a toujours répondu présent, avec une constance rare pour une nation longtemps placée en marge des grandes puissances du football.
Mais cette installation progressive a aussi fait naître une frustration : quatre huitièmes de finale disputés, aucune victoire en phase à élimination directe. À force de s'arrêter au même endroit, le plafond est devenu un mur.
Une régularité devenue exigence
Les souvenirs sont cruels. En 2002, à domicile, le Japon avait été stoppé par la Turquie dans une affiche qui semblait pourtant offrir une porte vers l'histoire. En 2010, les Samurai Blue avaient chuté aux tirs au but contre le Paraguay dans un match fermé qui ne restera pas dans les annales. En 2018, ils avaient mené 2-0 contre la Belgique avant de s'effondrer dans les dernières secondes. En 2022, enfin, la Croatie les avait encore privés des quarts au bout d'une séance de tirs au but. À chaque fois, le Japon a laissé filer l'occasion d'un rien.
C'est ce qui rend cette édition 2026 aussi intéressante. Le Japon n'a plus à prouver qu'il peut exister au Mondial. Il l'a fait en battant l'Allemagne et l'Espagne au Qatar, avant de finir en tête d'un groupe qui semblait presque impossible sur le papier. Mais cette même équipe avait aussi perdu contre le Costa Rica, rappelant son paradoxe le plus tenace : capable de se sublimer face aux cadors, parfois moins à l'aise lorsqu'elle doit assumer le poids du jeu ou transformer son statut en domination. Le Japon sait créer l'exploit, mais doit maintenant apprendre à l'enchaîner.
Une équipe plus adulte
Depuis le Qatar, les chiffres donnent du poids à cette progression. En 42 matchs, le Japon affiche 32 victoires, 5 nuls et 5 défaites, avec 119 buts marqués pour seulement 26 encaissés. L'équipe de Hajime Moriyasu a longtemps impressionné par sa force offensive, notamment lors de l'année 2023, avant d'évoluer vers une structure plus équilibrée. Le passage durable au 3-4-2-1 a donné davantage de solidité, une meilleure couverture et une vraie assise défensive. Les trois matchs de préparation en 2026, tous remportés sans encaisser le moindre but contre l'Écosse, l'Angleterre et l'Islande, vont dans ce sens.
Cette évolution se retrouve aussi dans l'effectif. Le Japon 2026 n'est pas une nouvelle équipe, mais une version plus mûre de celle qui avait bousculé le Qatar. Takehiro Tomiyasu, Ko Itakura, Hiroki Ito, Wataru Endo, Ao Tanaka, Daichi Kamada, Ritsu Doan, Takefusa Kubo, Junya Ito, Daizen Maeda et Ayase Ueda prolongent la continuité, tandis que Zion Suzuki symbolise le renouvellement dans les buts. Kubo arrive avec un statut bien plus affirmé qu'en 2022, Doan et Ito conservent leur expérience, Kamada et Endo structurent le coeur du jeu. Une équipe qui possède désormais un vrai vécu européen dans toutes les lignes.
Le Japon s'est imposé à Wembley en mars

Ueda, la pièce attendue ?
La grande question concerne aussi la pointe. Pendant des années, le football japonais a cherché ce finisseur capable de donner une traduction concrète à sa qualité collective, au point d'alimenter l'imaginaire autour du projet Blue Lock. Ueda n'est pas une découverte, puisqu'il était déjà présent au Qatar, mais dans un rôle secondaire, avec seulement 45 minutes disputées contre le Costa Rica et un statut encore périphérique. Trois ans et demi plus tard, l'attaquant de Feyenoord arrive dans une autre dimension, fort d'une grosse saison en club avec 25 buts en Eredivisie.
C'est peut-être là que se joue une partie du plafond japonais. Avec Ueda, le Japon tient un vrai numéro 9, capable d'attaquer la surface, de finir les actions et de peser autrement que par le mouvement. Mais le championnat néerlandais, les qualifications asiatiques ou les amicaux ne disent pas tout. Le saut attendu se fera contre les Pays-Bas, la Suède, la Tunisie, puis éventuellement par la suite. Le Japon a déjà prouvé qu'il pouvait faire tomber des grands. Pour briser enfin ses chaînes, il lui faudra aussi un buteur capable de convertir les moments qui changent une histoire.
Le vrai cap
Le groupe F offrira un test complet. Les Pays-Bas donneront aux Samurai Blue une affiche de prestige, dans un registre où ils savent souvent répondre présents. La Suède posera un défi plus physique, plus direct, avec une exigence dans les duels et les seconds ballons. La Tunisie représentera peut-être le piège le plus révélateur : un match où le Japon devra éviter de s'enfermer dans la patience, le contrôle stérile ou la domination sans tranchant. Un groupe homogène ne dira pas seulement si les Japonais sont forts, mais s'ils ont corrigé leurs angles morts.
Car la Coupe d'Asie 2024 a rappelé que la progression n'était pas linéaire. Grand favori, le Japon est tombé en quart de finale contre l'Iran, prolongeant une disette continentale qui dure malgré quatre sacres entre 1992 et 2011. Les Samurai Blue ne manquent ni de talent, ni de structure, ni de reconnaissance. Ils doivent désormais traduire tout cela dans le match qui compte. La Norvège doit apprendre à vivre une grande compétition, la Turquie doit maîtriser son feu. Le Japon, lui, doit convertir sa maturité en rupture historique. L'exploit ne suffit plus.
Hajime Moriyasu a-t-il trouvé la bonne formule ?

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